dimanche 29 mars 2009

Les carnets d'exploration du Père Gab : extrait#03


Après une première observation de l’ensemble, je compris assez facilement le cheminement narratif des dessins. A l’instar des bandes dessinées, que j’ai toujours sciemment ignoré tant je trouvais discutable leur contenu et leur intérêt, la mise en scène était un savant jeu d’assemblage de vignettes qui cheminait le plus naturellement du monde pour offrir, au lecteur attentif, une histoire sans équivoque.

Tout commençait par une scène impudique. Une femme ravissante, dessinée avec un réalisme à faire rougir les plus libertins d’entre nous, dévoilait son corps superbe à un ange. C’est du moins comme cela que je le décris en rapport avec ma propre culture judéo chrétienne. Un homme nu, beau et bien fait portant dans le dos une paire d’ailes déployées aux plumes d’une blancheur incandescente. L’ange tendait la main à la superbe femme que, je l’avoue, j’avais bien du mal à ne pas regarder tant elle était envoûtante. J’insiste sur ce point afin de bien faire comprendre à quel point le dessin était maîtrisé. L’ange et la femme s’envolaient au dessus d’un paysage luxuriant. L’arrière plan de ce dessin, qui décrivait donc ce paysage paradisiaque, était proprement renversant de beauté. Et quelle maîtrise technique. N’importe quel historien de l’Art vous aurait expliqué qu’il respectait les célèbres préceptes établis par Léonard de Vinci. Les avants plans avaient des contours nets et des couleurs vives. Plus le décor s’éloignait et plus les contours s’effaçaient finement et les couleurs palissaient créant ainsi un effet de profondeur parfaitement maîtrisé. Le dessin suivant était une scène d’amour se déroulant dans le ciel. Dénuée de voyeurisme, elle était limpide dans ses intentions. Evoquer le plus beau sentiment du monde sans en dénaturer l’acte. La femme et l’ange s’aimaient. La scène suivante démontrait que le ou les créateurs de cette fresque maîtrisaient aussi l’art consommé de l’ellipse. En digne logique romanesque, la femme était enceinte, debout à observer un paysage en feu. A l’arrière plan, un volcan sortait de terre crachant une lave incandescente incendiant le paysage féérique. La scène suivante était déchirante. La femme enceinte marchait péniblement dans un paysage détruit, en feu. Puis, elle s’écroulait sur un sol qui s’ouvrait sous les tremblements du volcan. Réellement ému tant la perfection du dessin me plongeait dans l’histoire, je redoutais de découvrir la suite. J’y vis l’ange aimant tombant du ciel, touché par une boule de feu crachée par la gueule rougissante du volcan. Se relevant péniblement, les deux ailes cassées, l’ange devait faire face à d’horribles sauriens – ressemblant très fortement au rare Ykatomp dont je vous parlerai bientôt – surgissant du plus profond de la terre. Bien que combattant courageusement, l’ange perdait le combat. Grièvement blessé, il finit pas succomber et être dévoré par les Ykatomp toujours plus nombreux. Le récit se recentrait alors sur la femme. Incapable de lutter, elle allait être dévorée à son tour quand, descendant du ciel, sept anges surgirent et la protégèrent contre les sauriens. Deux d’entre eux l’attrapèrent pour l’extraire de cet enfer. Les cinq anges restants luttèrent deux jours durant avant de succomber à leur tour sous les assauts successifs des Ykatomp toujours plus nombreux. Ce récit, obscur pour le profane que j’étais, terminait au cœur même de la terre. La femme pénétrait dans une salle souterraine. Les deux anges accompagnateurs s’immobilisaient au centre de l’unique passage et se transformaient en statue de pierre scellant ainsi le lieu. La jeune femme s’agenouillait au centre de l’espace dorénavant clôt pour pleurer. Des larmes noires coulaient sans fin le long de ses joues ainsi souillées. Noyée dans un lac noir créé par sa détresse, son chagrin, la femme disparaît.

Que penser de cette étrange histoire ? Une parabole contant la destruction d’une tribu qui vivait autrefois en ces lieux alors paradisiaque. Le volcan du récit que j’identifiais tout de suite au mont Tresok a très certainement détruit ce pays lors d’une de ces terribles activités le transformant aujourd’hui en un désert de boue infréquentable. L’imaginaire, les croyances d’un peuple très porté sur les arts auront inventé une intervention divine là ou la nature a simplement rappelé sa toute puissance. Une histoire tragique mais pas si rare dans l’histoire de notre humanité. M’extirpant de mes réflexions de plus en plus envahissantes, mon pragmatisme atavique repris aussitôt le pas. Je devais absolument immortaliser cette fresque digne des chefs d’œuvre du Quattrocento. Ce sentiment excessif, j’en conviens, aurait certainement choqué plus d’un historien d’Art qui, en digne gardien du temple, m’auraient certainement renvoyé à mes très chères études comme il est de coutume de dire. Cependant, je ne triche pas en exprimant l’état émotionnel dans lequel j’étais en découvrant cette œuvre que j’avais sciemment déclaré envoûtante.

En me réveillant, j’avais remarqué la présence de mon sac à dos dans un coin de la grotte. Mon appareil photo ne semblait pas avoir souffert de ma mésaventure et je ne perdis pas de temps à le sortir pour photographier la fresque. J’étais alors fermement décidé à quitter ce lieu qu’une fois après avoir photographié chaque scène. Malheureusement, tel un haut lieu sacré, la grotte semblait bénéficier d’un charme protecteur pour la sauvegarde de ses trésors picturaux. Au moment où mon flash retentit en un bruit sourd en libérant sa lumière aveuglante, je découvris avec horreur qu’il détruisait les pigments de couleur de la fresque. Les bleus furent les plus touchés perdant indéniablement de leur pureté. Les verts aussi se dégradèrent modifiant ainsi leur teinte. Effrayé par ce que je venais de faire, j’en fus dans un premier temps abattu. En une fraction de seconde, ma lumière impie avait dégénéré un trésor inestimable venant d’un autre temps, d’un autre monde. Il était hors de question de reprendre une autre photo et pourtant, j’étais tout aussi fermement décidé à ne pas laisser derrière moi une telle œuvre d’un passé mystérieux. Puisqu’il semblait que j’étais en sécurité dans cette grotte et qu’il me restait de quoi me restaurer, je décidais d’y rester et de reproduire la fresque. Equipé d’un simple carnet et d’un crayon d’encre noire, je pouvais au moins tenter de recopier ce que mes yeux voyaient mais ce que mes mains, à n’en pas douter au vu de mon faible talent, trahiraient.

Combien de temps suis-je resté dans cette grotte ? Deux jours et deux nuits. Reprenant sans cesse mes dessins sans jamais parvenir à reproduire le trait, je finis par utiliser la technique du décalquage qui me prit un temps fou. Suffisamment fines pour laisser apparaître les traits les plus épais du dessin original, je déchirais les feuilles de mon cahier afin de les plaquer contre la paroi et, tel un élève désireux de faire du mieux possible, je suivais, avec une fidélité enfiévrée, traits et courbes de chaque scène. Deux jours et deux nuits pour parvenir à achever la première partie de ce travail de reproduction. Car bien qu’épuisé par l’expérience, j’étais toujours décidé à revenir en ces lieux pour cette fois mettre en couleur. J’avais été si absorbé par mon travail que j’avais à peine mangé. Mon mystérieux démon guérisseur avait fait plus que de me remettre en état. Il m’avait transcendé à tel point que je l’avais oublié. La découverte de la fresque m’avait totalement extraie de ma peur, de l’horrible souvenir de l’insecte tentant de pénétrer dans ma bouche. Sans doute sous l’influence d’une drogue, j’avais perdu toute notion de temps. Alors que j’aurais dû quitter ces lieux plus vite qu’un chien quittant un chenil, j’y étais resté comme englué par un sort, par une magie douce et blanche. Mais maintenant que je considérais mon travail comme achevé, pour un temps du moins, l’envie de quitter cette grotte protectrice qui m’avait préservé des marais d’Ysol se faisait de plus en plus pressante. Jetant un dernier regard à la fresque, je sortais pétri d’un sentiment religieux, moi l’agnostique. A l’entrée de la grotte, je découvrais un buisson de plantes diverses visiblement fraîchement planté. Je découvrais beaucoup plus tard que ces plantes avaient le pouvoir d’écarter la faune dangereuse des marais. Je compris vite que ce buisson avait été planté pour ma protection. Les traces de pas de trois, peut-être quatre hommes, figés dans la boue me fit comprendre que le marais était réellement habité. Aussi incroyable que cela puisse paraître, des gens vivaient quelque part cachés au coeur d’Ysol. Mes sauveurs.

Lorsque je reviendrai dans la grotte comme je me l’étais juré, je rechercherai ces hommes. Mais pour l’heure, je n’avais plus qu’une hâte, rejoindre le lac Vior.

Alors que je m’éloignais du monticule calcaire dans lequel avait été creusée la grotte, je remarquais d’autres ouvertures. Se pouvait-il que d’autres grottes existent ? Et dans l’affirmative, renfermaient elles aussi des fresques ? Cette dernière découverte, basée sur une simple supposition, excita de nouveau mon esprit et je dus lutter contre moi-même pour ne pas y retourner immédiatement. Si d’autres fresques il y avait, elles seraient une découverte considérable capable de m’apprendre plus sur ce monde étrange que cent ans d’exploration.

16 avril 1963 - Gabriel Delille

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