jeudi 26 mars 2009

Les carnets d'exploration du Père Gab : extrait#02


En m'avançant trop près des œufs, j’avais mis en éveil l’instinct féroce d’un insecte que je n’avais su voir. S’extirpant discrètement de l’œuf brisé qu’il venait de dévorer, l’horrible insecte - un syfar - ressemblant à une scolopendre mais en quatre fois plus gros et de couleur gris pale, s’avança vers moi à toute allure. Je n'eus même pas le temps de réagir que l’insecte monta le long de ma jambe et, visiblement à la recherche d’un espace de peau nue, sauta sur ma main droite pour y enfoncer puissamment ses forcipules gorgés de poison. Je fus immédiatement irradié par une douleur si aiguë que j’en eu des bourdonnements d’oreilles comme si un obus venait d’exploser à mes pieds. Paralysé, pris de nausée, je me souviens encore être tombé comme une masse dans la boue si mal habitée. Incapable de réagir, la douleur semblant fissurer mon crâne, je voyais l’insecte immonde ramper jusqu’à mon visage. Et alors qu’il se cabrait avec l’intention de s’enfouir dans ma bouche grande ouverte et paralysée, le syfar fut happé par un griffeur qui se tenait juste au dessus de moi. Ce fut la dernière image que mon cerveau accepta d’enregistrer avant que je ne m’évanouisse une première fois.

J’ignore totalement combien de temps j’ai pu rester allongé dans la boue. A mon premier réveil, je grelottais. De froid sans doute, mes vêtements étant alors imbibés d’humidité, mais aussi en réaction au poison injecté par l’insecte. Me rappelant alors ce que je venais de subir, je pris peur. Etre allongé ainsi dans la boue faisait de moi une proie rêvée. Et d’ailleurs, comment se faisait-il que je sois encore vivant ? Le regard embrumé dans un premier temps, je parvins finalement au terme d’un effort me coûtant un puissant mal de tête, à recouvrer une vue floue mais suffisante pour évaluer ma situation. Le spectacle qui se déroulait alors sous mes yeux était proprement ahurissant. Pour ce que je pus en juger car tourner la tête m’était absolument impossible, des griffeurs s’étaient rassemblés autour de moi. J’en voyais quatre mais devinait sans mal par leurs cris déchirants qu’ils étaient au moins aussi nombreux derrière moi. Frénétiquement, huit, peut-être dix griffeurs frappaient le sol de leurs pattes naturellement protégées et de coups de bec stoppant ainsi l’avancée des nombreux prédateurs rampants ou grouillants excités par ma chair. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les griffeurs avaient organisé tout autour de ma pauvre personne un barrage empêchant le moindre animal de venir se repaître de mon corps sans défense. Bien sûr, j’étais encore sous l’effet du puissant poison de mon agresseur et il n’est pas sot d’imaginer que je pusse être victime d’hallucinations. Seulement, j’étais en vie. Aucun animal ne m’avait dévoré alors que j’étais à la merci du plus couard d’entre eux.
Instinctivement, sentant quelque force en moi, je me mis à ramper à la recherche d’un hypothétique îlot d’herbe sèche. Et je me rappelle très bien voir les griffeurs suivre mon mouvement créant ainsi une indéfectible protection. Au bout de quelques minutes à ramper dans le marais, à bout de force, je perdis à nouveau connaissance.

Mon deuxième réveil fut beaucoup plus douloureux que le premier. Si le poison semblait avoir perdu de son efficacité paralysante, la douleur, elle, était en nette augmentation. Mes oreilles bourdonnaient à en faire rompre mes tympans, mon cerveau avait décidé de jouer des percussions, mes yeux, que je sentais exorbités, me donnaient l’impression de projeter au plus profond de mon crâne des décharges électriques. L’extrémité de mes membres était si sensible à la douleur que j’avais l’horrible impression qu’ils croissaient mais étaient enfermés dans une prison de chair sur le point de céder. J’étais près à croire que ma peau allait se déchirer pour enfin laisser surgir des membres mutants. Pétri de douleur, je fus incapable de deviner les alentours. J’avais juste l’étrange impression d’être dans un lieu fermé, à l’abri. Mais, c’était évidemment impossible. A moins d’avoir été déplacé. Je retombais rapidement dans le coma.
Le troisième réveil fut le plus étrange et surtout le plus effrayant. Sans avoir vraiment disparue, la douleur s’atténuait. Incapable de bouger, je me contentais d’ouvrir les yeux. Ma vue était floue. Mes sens étaient désorientés. J’entendais un ronronnement étrange. Comme un chant ou plutôt une psalmodie. Soudain, une ombre passa devant moi puis se baissa au dessus de mon corps. Je ressentais aussitôt comme un effleurement sur ma peau. Je me concentrais alors pour corriger ma vue. Je parvenais presque à lisser les formes, à de nouveau être capable de voir. Si j’avais pu crier, nul doute que je l’aurai fait. J’avais face à moi un visage effrayant au sourire démoniaque. Les yeux exorbités, le front grimé ou tatoué, je ne saurai le dire, un démon psalmodiait. J’aurai voulu fermer les yeux surtout lorsque je sentis ma tête être saisie à deux mains. Sans que je fus capable de réagir, le démon m’embrassa goulûment et cracha au plus profond de ma gorge un immonde liquide qu’il devait avoir régurgité depuis un moment. Les mains reposèrent ma tête sur le sol et la litanie obsédante, gutturale, repris de plus belle. Ma vision se brouilla de nouveau comme si mes yeux roulaient de plus en plus vite autour d’un axe central jusqu’à me donner l’envie de vomir. Je perdais toute notion d’espace. L’impression de flotter dans le vide aurait pu être agréable si une soudaine sensation n’était apparue. Mon corps tout entier se mit à trembler et, je l’aurai juré, des vers semblaient s’être introduit dans chacune mes veines, les parcourant avec frénésie. Je n’espérais plus qu’une chose, m’évanouir ! Je fus entendu.

Dormir comme un bébé. Voilà bien une expression que j’ai toujours trouvé ridicule. Comme si, coupable d’avoir grandi, l’enfant devait perdre peu à peu le droit du sommeil du juste. Comme si devenu adolescent, il devait en payer le prix. Comme si devenu adulte, il devait renoncer à l’innocence des sentiments et à la naïveté sécurisante de la pensée infantile. D’ailleurs, ce mot même, infantile, n’est-il pas la preuve du rejet obscur de son enfance. Est infantile ce qui ne peut être sérieux. Et pourtant, combien d’adulte espère secrètement chaque nuit dormir d’un sommeil de bébé. Un sommeil profond bercé d’une totale tranquillité, d’un inviolable sentiment d’immunité et de sécurité absolue. C’était là le sentiment que j’éprouvais lors de ce quatrième réveil. Mon corps était apaisé, sans douleur. Ma respiration calme. Tel un enfant au réveil, j’ouvrais les yeux sans imaginer que j’allais quitter dans la seconde le monde féerique de mes rêves. A peine avais-je ouvert les yeux que la réalité brutale m’assena un coup dont elle a le secret. Pris de panique, j’inspirais fortement avalant par la même de la poussière qui me fit tousser, cracher. A genoux tentant de reprendre mon souffle, je fus surpris de ne ressentir aucune douleur. Tout au plus une très vague sensation presque douce dans le crâne. Sans même me lever, je regardais autour de moi pour découvrir que j’avais été déposé dans une grotte. L’entrée n’était qu’à une dizaine de mètres et le peu de lumière du jour qui transperçait tant bien que mal un ciel bas et gris suffisait à éclaircir les parois de la grotte. Je remarquais aussitôt les nombreux dessins qui décoraient la pierre naturelle. Je fus fort surpris de me lever sans mal. Je peux même dire que j’étais dans une forme olympique. Combien de temps avais-je ainsi dormi pour me sentir aussi bien ? Je n’avais certainement rien mangé depuis des heures et pourtant je me sentais prêt à gravir la plus haute des montagnes. Aussitôt, je me rappelais l’horrible concoction que le démon – comment l’appeler autrement ? - m’avait fait avaler après l’avoir lui-même régurgité. Le souvenir de ce liquide chaud et visqueux coulant dans ma gorge me donna aussitôt un terrible haut le cœur. Pour ne pas tomber, je plaquais mes deux mains contre la paroi, bras tendu et tête baissée afin de vomir. Mais ce n’était qu’une intense et horrible sensation. Mon corps, de nouveau vigoureux, refusait d’obéir à une sensation purement subjective. Redressant la tête, je vis de plus près un des dessins de la paroi. Je fus très surpris par la maîtrise de l’artiste. Ce dessin était une splendeur. Un chef d’œuvre à n’en pas douter. Sans être un grand spécialiste de l’art, je sais reconnaître une croûte d’une œuvre d’intérêt et d’un chef d’œuvre. Face à moi, j’observais un œuvre somptueuse. Pour mieux la juger, je reculais de quelques pas et découvris les nombreux autres dessins qui recouvraient la paroi. Une fresque racontait une histoire à première vue brouillonne. Mais comme pour la qualité intrinsèque du dessin, je compris rapidement qu’une mise en scène savante avait été patiemment élaborée. Chaque dessin respectait les proportions et, plus incroyable encore, les perspectives. Des couleurs fines, délicates donnaient vie aux personnages, aux animaux, aux plantes. Une telle maîtrise paraissait inconcevable en un tel endroit. Pourtant, indéniablement, j’étais subjugué par une fresque digne des plus grands artistes de l’histoire de l’art qui s’étalait devant moi… au cœur d’un monde inconnu… Perdu dans un marais infernal.

A suivre...

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