dimanche 22 mars 2009

Les carnets d'exploration du Père Gab : extrait#01


Les carnets d’exploration de Gabriel Delille
16 avril 1963 – les griffeurs –

Ma première rencontre avec les griffeurs fut une redoutable expérience qu’il m’est encore aujourd’hui, quelques 20 années plus tard, difficile d’évoquer sans tressaillir. Nombre de fois, j’ai manqué de périr lors de mes explorations. Et j’ai depuis bien longtemps perdu le compte de mes multiples blessures pour beaucoup dues à des erreurs de jugement. Je crois même avoir oublié de retranscrire certaines de mes déconvenues tant j’ai vécu d’histoires, les unes faisant oublier les autres.

Mais cette expédition fut sans doute une des plus traumatisantes expériences vécues. Et il n’est pas rare que je me réveille encore brusquement la nuit, trempé de sueur, m’échappant d’un cauchemar qui fut une réalité ce 16 avril 1963.

C’était la première fois que je m’aventurais dans les marais d’Ysol. Un territoire difficile d’accès, cachant mille dangers, d’une largeur d’environ 30 km dans sa partie septentrionale et d’une longueur, au plus court, d’une vingtaine de kilomètres mais atteignant les 45 kilomètres dans sa partie la plus longiligne. Gorgés par les eaux du lac Tirubion au nord et le lac Vior au sud, les Marais d’Ysol sont inhabitables pour l’être humain. C’est du moins ce que je croyais alors.
Infestés de moustiques gros comme un pouce et d’innombrables serpents dont le mortel Queue Rouge, capable de tuer un homme en moins de 10 secondes, les marais ne sont d’aucun intérêt pour l’homme. Les eaux saumâtres sont gorgées de soufre en direct provenance du mont Tresok, un volcan en demi activité au sud-est des marais, rendant impropres sa consommation et stérilisant n’importe quelle bonne terre, eussent-elles existé en un tel endroit.

Dès le début de cette première exploration au cœur de ce territoire repoussant et malodorant, je me persuadais très vite que je n’y découvrirais rien d’utile. Mon unique but était alors de traverser les marais afin d’atteindre le lac Vior. Une sorte d’expédition inutile ne servant qu’à démontrer une fois de plus la fatuité inhérente à tout explorateur manquant de l’humilité la plus élémentaire. Je me sentais capable de gravir la plus haute des montagnes, de traverser le plus vaste des océans et, pourquoi pas, de parcourir les entrailles obscures d’une terre inconnue.
Pataugeant depuis près de trois heures dans une boue charriant cadavres pourrissants et effluves étouffants, et perdant peu à peu de mon esprit conquérant, je découvris un bien curieux animal qui détonnait dans ce paysage lugubre où même le soleil était incapable de rehausser la moindre couleur. Je l’appelais par la suite le griffeur. Sorte de cousin éloigné de l’autruche, le griffeur est un oiseau atteignant facilement les 3 mètres de hauteur. Pourvu de trois griffes à chaque pied d’une taille impressionnante, rehaussées d’une sorte de botte en corne épaisse et calleuse proche d’un mètre de longueur desquelles sortaient des cuisses à l’apparence frêle, le griffeur, ainsi protégé, ne craignait nullement les morsures des Queues Rouges et autres reptiles venimeux. Son corps ovale, paraissant assez mal équilibré, est protégé par un plumage terne bien qu’irisé selon l’angle de vision et surmonté d’un long cou imberbe pour les mâles et apprêté d’une crête violacée et pendante pour les femelles. Un cou si long et maigre proportionnellement au reste du corps qu’à chaque pas de l’animal, je craignais de le voir se briser en plusieurs endroits. Ses ailes atrophiées, vestiges inutiles d’une évolution Darwinienne, me poussaient à croire que parfois la nature pouvait se montrer facétieuse. Animal dégingandé, carnavalesque, le griffeur se révélait être un simple promeneur oisif en apparence à la démarche hypnotique due à l’irrépressible mouvement de balancier de son cou trop long et curieusement courbé. Jamais je ne l’ai vu sauter ou courir et encore moins voler. Je me rappelle d’ailleurs m’être dit que si ce volatile lourdaud avait eu des ailes capables de le soulever du sol poisseux des marais, nul doute qu’il en aurait profité pour quitter ces lieux hostiles. Mes longues années d’explorateurs m’apprendront peu à peu à bannir de mes pensées ce genre de remarques aussi incongrues et stupides qu’une flèche dans le canon d’un fusil.

Avec pour seul prédateur le très rare Ykatomp, un saurien digne descendant reptilien du Dimétrodon, l’oiseau ne se soucie finalement guère de sa sécurité et se contente de se déplacer lentement d’un pas chaloupé presque gracieux. Ma première approche fut très prudente. Le griffeur est pourvu d’un bec étroit mais suffisamment épais pour trancher un bras au plus musclé des Zumas, tribu guerrière s’il en est. Ses gros yeux globuleux, protégés par une unique paupière épaisse et granuleuse, sont capables de tourner selon un angle de 180° ce qui rend toute approche discrète parfaitement illusoire.

Inquiet de la réaction du volatile, j’avançais timidement non sans avoir oublié d’armer mon fusil. Peu farouche, l’animal se désintéressait totalement de ma présence. Visiblement, je ne le gênais pas et il ne montrait aucun signe de curiosité à mon égard. A y repenser, mon accoutrement d’explorateur patenté devait lui sembler bien grotesque. Au bout d’une heure d’observation franche, je pris confiance allant même jusqu’à ranger mon fusil dans sa housse.
Ce monde auquel je ne parvenais pas à donner un nom – car je me refusais ce droit inique que s’octroie chaque explorateur découvrant une terre nouvelle – dissimule d’innombrables secrets qui se révèlent bien souvent de mortels dangers pour celui qui avance les mains plaquées sur les yeux. Et une fois de plus, alors qu’il me paraissait évident que je maîtrisais la situation, ce monde, si pudique à l’exploration, se vengeait de mon manque de soumission.

Observant avec intérêt un des ces griffeurs gratter la boue pour en extraire des serpents et des insectes répugnants - une nourriture qu’il semblait apprécier – et alors que je me décidais à faire quelques photos avant de reprendre ma route, je remarquais trois œufs d’une taille peu commune à demi enfouis dans la vase malodorante et tiède. Abandonnés, l’un des œufs étant d’ailleurs cassé, je ne pris guère de précaution pour m’en approcher. Aussitôt, un griffeur se mit à hurler et à gratter le sol avec rage. Les tympans brisés par ce cri désagréable aux accents métalliques, je pris la menace très au sérieux et reculait de quelques pas. Bien que les œufs semblaient pourris, le griffeur que je prenais pour la mère – les femelles étant reconnaissable grâce leur appendice violacé situé le long du cou – était décidée à les protéger au nom d’un instinct maternel post-mortem. C’était une erreur de jugement supplémentaire que je faisais là. Une once de réflexion m’aurait incité à éliminer d’office cette hypothèse trop simple, trop évidente pour l’ignorant que je me complaisais décidément à être. Vivant sur une terre aussi hostile, quelle créature aurait eu le loisir de perdre son temps à développer des sentiments aussi peu pragmatiques. La vie animale se soumet à des lois que d’aucun pourrait juger… inhumaines. Et cette fois encore, je me trompais en mettant en avant mes sentiments d’homme alors que je méjugeais la réaction d’un animal dans son environnement naturel. Bien évidemment, je compris trop tard que le griffeur ne me menaçait pas alors que je m’approchais des trois œufs inféconds, mais me prévenait d’un danger que je ne pouvais voir à cause de mon erreur d’interprétation. Seulement, il était trop tard et je le compris bien douloureusement.

A suivre...

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